jeudi 16 février 2017

le phimosis


C'était sur une étagère dans la salle d'attente, ou au-dessus d'un meuble – sans doute pour me calmer, car j'étais terrorisé, il m'en approcha un – le Docteur, vêtu d'une blouse blanche, – "On va t'en mettre un tout neuf, comme ça".
Il flottait là-dedans des grosses têtes de têtards, c'était une drôle de matière, je ne savais pas si c'était du plastique ou de la chair, si c'était vivant ou mort... dans ces gros bocaux. C'était la première fois que j'allais à Lyon, la ville m'avait paru grande et belle – à moins que ce ne fût pas Lyon mais Vienne, j'avais dix-huit mois à ce qu'ils ont dit, je crois – grande et belle et grise, pour moi c'est Lyon, nous étions arrivés le matin, il pleuvait, il ne faisait pas chaud – à moins que ce ne fussent mes larmes. Au retour un petit cadeau je crois, on est passé chez une cousine – de la tendresse. Mais à partir de là tout blanc tout mou tout éteint. J'étais moi-même, le petit malade.
Et dix ans passèrent comme ça dans la farine dans le talc dans l'étouffement d'une partie de moi-même. Je ne savais pas si c'était en chair ou en plastique, ou si c'était la chair d'un autre qu'on m'avait mise. C'est là alors que petit à petit j'ai appris la honte, la peur de regarder certaines choses en face, la peur d'avoir à avouer le handicap, d'avoir à découvrir toute l'ampleur du handicap.
Adolescent, cela se traduisait pour moi par la quasi certitude que j'étais inapte à procréer. C'est ainsi que je vivais et que j'étouffais ce terrible sentiment de castration. En fanfaronnant aussi parfois.

Bien plus tard, je criai ce mot à travers les collines pour pouvoir m'en débarrasser.


feuille de papier retrouvée en déménageant

mercredi 6 juillet 2016

murs

On va dans le mur, c'est certain.
C'est ce qu'on entend, c'est ce qui vient à l'esprit quand on réfléchit sur l'avenir que nous nous préparons. L'humanité se précipite droit vers sa perte. Elle détruit ses ressources naturelles, elle détruit ses valeurs, elle détruit ses capacités de vie en commun pour entrer dans des formes de fonctionnement de plus en plus comptable, de plus en plus matériel. Elle se développe en armements de plus en plus menaçants, de plus en plus impitoyables.
Mais nous le disons si volontiers, avec tant de légèreté ce "On va droit au mur", qu'on peut douter de notre sincérité (collective). En tous cas, moi j'aime bien les murs, j'y jouais, enfant, dans la cour de récréation avec une balle de ping-pong qu'on se renvoyait comme à la pelote basque, c'est mon meilleur souvenir d'école. Aujourd'hui encore, je les photographie avec un plaisir irraisonné.
Au fond, on sait qu'on ne va pas dans le mur. On n'en a pas si peur, on y est déjà, dans le mur.
Le mur c'est rassurant, on en construit à foison pour se protéger, on les monte depuis toujours avec nos légo, avec des pierres, avec des briques, de la terre, on les lisse, on les bichonne, on les décore, on les végétalise pour imiter les plantes qui s'en emparent d'elles-mêmes. Que serions-nous, sans ces remparts... Et comme les lézards nous aimons nous chauffer contre eux, au soleil, et les escalader... Nous savons les faire et les défaire. Nous n'allons pas dans le mur, il nous tient, il nous protège par son inertie. Nous vivons en symbiose avec nos bouts de murs qui font un grand mur, c'est notre squelette externe, le squelette collectif de notre espèce.  

C'est  une réflexion d'Hannah Arendt qui a guidé ma rêverie vers le mur. Jean Clair la cite dans son récent ouvrage "La part de l'ange", à l'appui de son constat de la quasi disparition de l'art à l'époque contemporaine. Il écrit :
« En 1954, s'interrogeant sur le sens de l'art dans la société d'après la Première Guerre, Hannah Arendt avait avancé que le mot même de "culture" était devenu suspect... " On fait des grandes œuvres d'art un usage tout aussi déplacé quand elles servent les fins de l'éducation ou de la perfection personnelles que lorsqu'elles servent quelque autre fin que ce soit". La culture, désintégrée, privée de toute fonction religieuse, politique ou sociale, a cessé d'être un témoignage spirituel, et n'est plus qu'une valeur, "c'est à dire une marchandise qu'on peut faire circuler et réaliser en échange de toutes sortes d'autres valeurs, financières, mercantiles, qui ne sont plus susceptibles du moindre jugement de goût ou d'intelligence. Devenus inutiles, les objets culturels ne sont plus qu'une monnaie avec laquelle acheter une place dans la société". Ainsi en vient-on à parler de la dévaluation des valeurs puis, finalement, de "la liquidation générale des valeurs" — der Ausverkauf der Werte — que j'évoquais plus haut. Sa conclusion surprend, qui semble une provocation : "Il est utile et légitime d'utiliser une peinture pour boucher un trou dans un mur..." »

  
Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, 1972 
Jean Clair, La part de l'ange, Gallimard, 2016
photos r.t

mardi 29 décembre 2015

akènes

à Noëlle C

C'est vrai qu'ils sont beaux ces petits démons !
Plus jolis que des anges avec leurs ailes si fines,
légers, plus légers que la brise,
dociles en apparence mais imprévisibles quand notre souffle veut les contraindre au voyage.
Akènes, ceux qui ne s'ouvrent pas. Ils sont les plus parfaits silencieux. Pourtant l'imagination les regarde comme les messagers de nos savoirs. Ainsi les mots,
que nous ne saurions posséder,
qui ont plus d'un tour dans leur sac.

mardi 20 octobre 2015

photo de groupe

Ce qui me frappe sur cette photo, c'est d'abord le vêtement : sa rectitude chez l'homme – d'où émerge une tête le plus souvent chauve, ou rase, de sorte qu'est mise en évidence comme une collection de crânes portés par des squelettes musclés et apprêtés – son volume chez la femme, qui est drapée, emballée de manière plus ou moins lâche, de manière à pouvoir être déballée – elle est un corps. Paradoxalement elle est à la fois libre (les hommes, eux, sont cravatés) et sous bonne garde. Le recul que nécessite et permet la photo tend en effet à accuser la division de ce groupe, leur position à eux prenant quelque chose d'une mise sous surveillance de ces "animaux-là" dont on ne sait pas bien (ou dont on craint de savoir) les intentions (ou les désirs).
Les regards, ensuite : elles en ont, elles les dirigent droit devant elles, vers qui voudra leur faire face : nous. Eux, dans l'ensemble, n'en n'ont pas, ils les tiennent renfoncés dans leur crâne ou les ont projetés quelque part ailleurs.

Freud, au centre de l'assemblée des psychanalystes, congrès de Weimar, 1911. Photo extraite de l'article http://next.liberation.fr/livres/2015/09/16/femmes-de-mal-en-psy_1383905

vendredi 10 juillet 2015

sentier

Vous avez photographié à vos pieds ce sentier pavé de Rhodes sur lequel vous marchiez. Et me l'avez envoyé. C'est une tourterelle qui m'a réveillé ce matin — peut-être parce qu'elle est blanche et que vous avez nom Noëlle, comme la neige — d'habitude ce sont plutôt les merles (noirs !), ou les martinets, les hirondelles, ou les cigales, ou d'autres encore, cela dépend de l'heure, ou des jours, ou de mes rêves qui m'ont accompagné jusque là, qui m'ont posé sur la rive et me laissent me retourner dans le son des choses de la nuit et du jour encore mêlés, les yeux fermés. Pendant que je suis encore le chemin de votre photo.
J'écoute, j'écoute repartir tout cela dans le clos de la nuit, je tends la main vers mon crayon tandis qu'un bruit de chantier monte de la rue. Je n'ai pas encore envie de m'éveiller totalement, il faut rêver pour que les choses se disent, il faut rêver pour être dans la vie. Hier soir j'ai écouté Médiapart, les économistes, les juristes, les historiens, les journalistes quand ils glissent un peu malgré eux dans le rêve, qu'ils se rapprochent de la vie. Ce n'est pas encore très perceptible. Il ne faut pas confondre le rêve avec les vues de l'esprit, avec les calculs et le délire de la raison.  Voici que là, après cette consultation du peuple grec, les médias commencent à apparaître comme un chemin, un chemin de rencontre, un chemin qui se partage, qui s'emprunte, qui se foule. Je me réveille, dans mon corps encore chaud, comme un oiseau dans le nid. J'ai encore beaucoup à faire aujourd'hui. Peut-être irai-je en Grèce, ou peut-être vous, prendre des photos, semer de l'argent, semer des rêves et des mégots sur les pavés.

photo de Noëlle Combet

vendredi 16 novembre 2012

bibliothèques

La maison-prison se déshabite peu à peu.
La présence des livres commence à céder – lui seul les lisait, les étudiait jour après jour.
Sur le haut d'une des nombreuses bibliothèques est posé l'un des rares objets qu'il ait, influencé sur la fin de ses jours par un ami sculpteur, tenté de faire de ses mains.

jeudi 15 novembre 2012

barricades

Lorsqu'elles sont invisibles on peut s'y heurter pendant longtemps. L'autre fait mine de les ouvrir parfois et vlan on en prend un coup derrière la tête quand on fait un pas de trop. Chacun a ses barricades, connues ou inconnues de lui-même, appelées le "moi" en quelque sorte. Elles rendent illusoire toute rencontre autre que conflictuellle, que heurt, choc, frottement, retour de bâton, voire précipice.
Bien sûr, à côté des barricades, il y a des systèmes de protection plus sophistiqués ou même des antichambres assez confortables.